Des Américains à Paris …

Les 8 et 9 septembre le chef français Louis Langrée, directeur musical de l’Orchestre Symphonique de Cincinnati, a dirigé deux prestigieux programmes à la Seine Musicale, la nouvelle salle de concert située sur l’Ile Séguin à Boulogne. Ces concerts ont été donnés dans le cadre d’une tournée européenne qui a déjà conduit l’orchestre et son chef du festival d’Edimbourg (25 août) aux Proms de Londres (27/8) puis à la Quincena Musical de San Sebastian (29/8) et au Festival International de Santander (30 et 31/8), à Eindhoven (3/9), Utrecht (4/9) et Antwerp (5/9). Plus de cent musiciens ont participé à cette tournée hors du commun, à l’organisation anticipée depuis plusieurs années et au budget conséquent grâce à un important sponsoring à l’américaine.

Cette tournée de 3 semaines et 11 concerts dans 6 pays, la première en Europe de cet orchestre avec son chef actuel, a donc été surtout marquée par la création le samedi 9 septembre à la Seine Musicale de la version originale d’«Un Américain à Paris» de George Gershwin, une œuvre composée en 1928 au retour de son troisième séjour à Paris. Une version critique établie par le musicologue Mark Clague de l’université de Michigan qui, de l’avis même de Louis Langrée, est bien différente de l’arrangement, de type hollywoodien, fait par Campbell Watson et joué depuis la mort du compositeur en 1937. On y entendra une orchestration plus raffinée, plus riche et proche de style de la musique composée à l’époque par les membres du «Groupe des Six» et notamment de Milhaud et Poulenc, mais aussi de Stravinski, Prokofiev et bien sûr Ravel, que Gershwin rencontre à Paris, et qui l’encourge à affirmer son propre style. En somme, une nouvelle musique à redécouvrir ! Il est clair que la création de cette version originale à Paris, par un orchestre américain et un chef français est un symbole fort de l’universalité de la musique et fait la fierté légitime de Louis Langrée. Au cours de ce concert donné d’abord à 16 h30 puis à 20 h30 le samedi 9 septembre, Louis Langrée et ses musiciens ont également interprété la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak.

Et un bonheur n’arrivant jamais seul, ce concert a été précédé la veille d’un autre programme lui aussi passionnant, comprenant le Lincoln Portrait d’Aaron Copland sur des textes d’Abraham Lincoln (qui seront dits par Lambert Wilson), une œuvre commandée par le chef André Kostelanetz et qui fut créée par l’Orchestre Symphonique  de Cincinnati en mai 1942, la suite On the waterfront de Leonard Bernstein, composée pour le film du même nom d’Elia Kazan, et la cinquième symphonie de Tchaïkovski, une œuvre dans laquelle cet orchestre exceptionnel devrait briller de mille feux.

On connait le magnifique parcours de Louis Langrée, né en 1961 à Mulhouse, assistant à l’Orchestre de Paris de 1989 à 1992, un temps directeur musical de l’Opéra National de Lyon (1998-2000), des tournées du festival Glyndebourne (1998-2003), de l’Orchestre Philharmonique de Liège (2001-2006) et maintenant le directeur musical apprécié, et récemment renouvelé jusqu’en 2022, de l’Orchestre symphonique de Cincinnati, fonction qu’il occupe depuis 2013. Il est aussi à la tête du festival Mostly Mozart de New-York depuis 15 ans (Lincoln Center) et est un invité régulier du Metropolitan Opera. En Europe, il a été aussi Chefdirigent de la Camerata Salzbourg. On se souvient aussi d’une très belle Messe en ut de Mozart qu’il avait dirigée avec le chœur et l’Orchestre de Paris en décembre 2014, juste avant la migration à la Philharmonie de Paris et d’un magnifique Pelléas et Mélisande donné avec l’Orchestre National de France en mai dernier au Théâtre des Champs Elysées.

Quant à l’Orchestre Symphonique de Cincinnati il a été créé il y a 122 ans par les habitants de la ville (à forte composante migratoire d’origine allemande), déjà organisés en société chorale, et qui souhaitaient se produire, non plus avec un piano ou un orgue, mais avec un orchestre. Même s’il est moins celèbre que ceux de Boston, Philadelphie, Cleveland ou Los Angeles il a de quoi vous épater ! Fort d’une importante tradition de créations et de musique contemporaine, il a vu se succéder à sa tête des chefs aussi éminents que par exemple Léopold Stokowski (1909-1911), Eugène Ysaÿe (1918-1922), Fritz Reiner (1922-1931), Thomas Schippers (1970-1977), Michael Gielen (1980-1986), Jesús Lopez Cobos  (1986-2001) et plus récemment Paavo Järvi (2001-2013). Beaucoup d’œuvres majeures de l’histoire de la musique ont été créées aux États-Unis par cet ensemble (symphonies 3 et 5 de Mahler, oeuvres de Ravel et Debussy, premier concerto pour piano de Bartók, de Falla, Stravinsky), qui a vu aussi défiler à son pupitre des chefs invités compositeurs tels que Scriabine, Saint Saëns, Elgar, Resphigi, Richard Strauss, Varèse, Leonard Bernstein ou plus proche de nous John Adams, Krzysztof Penderecki ou Matthias Pintscher.

Gilles Lesur, le 28 août 2017, actualisé le 9 septembre

La photo d’illustration figure Georg Gershwin (à gauche) avec James Rosenberg, percussionniste du Cincinnati Symphony Orchestra tenant les 4 klaxons de taxis utilisés pendant les représentations d’un Américain à Paris données en 1929 à Cincinnatti sous la direction de Fritz Reiner. Le troisième personnage est le ténor Richard Crooks.

Les crtiques de ces concerts sont ici :

http://www.concertonet.com/scripts/review.php?ID_review=12570

http://www.concertonet.com/scripts/review.php?ID_review=12567