Bon anniversaire Maestro Blomstedt !

A l’occasion des 90 ans que fête aujourd’hui 11 juillet Herbert Blomstedt, nous publions à nouveau la chronique qui lui était consacré en février 2014. A noter qu’il  dirigera 2 programmes la saison prochaine à la Philharmonie de Paris avec l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig en tournée européenne, l’un le 23 octobre dédié au Requiem Allemand de Brahms avec le Wiener Singverein, dont ce sera la première apparition dans cette salle, et l’autre le 24 octobre consacré à Beethoven (Triple concerto) et Schubert (Neuvième symphonie)

Le moins que l’on puisse dire est qu’il est discret et à bientôt 87 ans son nom est probablement inconnu pour beaucoup d’entre vous. Herbert Blomstedt est pourtant un très grand chef d’orchestre. Né aux Etats-Unis de parents suédois, l’un théologien et l’autre pianiste, il a d’abord vécu en Finlande puis a étudié en Suède, à la Julliard School, à Bâle avec Paul Sacher la musique baroque et à Darmstadt la musique contemporaine. Il a eu pour maîtres en direction d’orchestre rien moins qu’Igor Markevitch et Leonard Bernstein. En 1953, il est lauréat du concours de chef d’orchestre « Serge Koussevitzky », et 2 ans après, du concours de Salzbourg. Ces deux récompenses lui permettent d’accéder à ses premiers postes d’abord en Suède à l’Orchestre symphonique de Norrköpping de 1954 à 1962, puis successivement à l’Orchestre Philharmonique d’Oslo de 1962 à 1968, à l’Orchestre National du Danemark de 1967 à 1977 et à l’Orchestre de la Radio Suédoise de 1977 à 1982.

Sa carrière s’élargit ensuite au monde germanique et aux Etats-Unis puisqu’il est directeur musical de la Staatskapelle de Dresde de 1975 à 1985, puis de 1985 à 1995 de l’Orchestre de San Francisco et de 1998 à 2005 du Gewandhaus de Leipzig, après un bref passage (1996-1998) à la tête du NDR-Orchester. Il n’occupe plus actuellement de poste de directeur musical mais a gardé des fonctions de chef honoraire dans toutes les maisons dont il a été directeur musical. Il dirige aussi régulièrement l’Orchestre Philharmonique de Berlin, le Concertgebouw d’Amsterdam et les principaux orchestres américains. Il a fait des débuts tardifs, mais très remarqués, à la tête de la Philharmonie de Vienne en 2011.

Herbert Blomstedt fut un des premiers à enregistrer dans les années 70 les symphonies de Carl Nielsen avec l’Orchestre National du Danemark et il récidivera quelques années plus tard avec l’Orchestre de San Francisco. Pour les spécialistes, ces enregistrements sont toujours des références. Il est également un interprète reconnu de Sibelius, Grieg et de Franz Berwald (1796-1868), compositeur suédois d’origine allemande enregistré avec l’orchestre de San Francisco. Il est aussi et surtout très recherché comme interprète de la musique germanique : Beethoven, Schubert, Mendelssohn, Strauss et Bruckner.

Dans une passionnante interview de 2007, Herbert Blomstedt évoque sa conception de la direction d’orchestre et de ses rapports avec les musiciens. Il y dit « la musique classique est un apprentissage de la démocratie idéale. On apprend à écouter les autres, tout en prêtant attention à sa voix propre mais sans jamais oublier à quel point il est important que celle-ci soit en harmonie avec les autres. Si l’on fait cavalier seul, on détruit l’harmonie. Il faut donc se soumettre à une règle supérieure et en musique, cette règle, c’est la vision du compositeur… je considère la partition comme un impératif supérieur ; le chef d’orchestre a lui aussi un maître, en l’occurrence le compositeur. Certes, il n’est pas toujours aisé de se soumettre, mais on peut y arriver à la seule condition d’aimer vraiment la musique et de se mettre à son service ». Des propos qu’un chef comme Carlo Maria Giulini, lui aussi aristocrate de la musique et dans la vie, aurait pu tenir.

Herbert Blomstedt dirige depuis toujours et très régulièrement la musique de Brahms. Il a notamment enregistré dans les années 90 à San Francisco une magnifique presque intégrale des œuvres avec chœur dans laquelle son talent de « brahmsien » est évident. Il y dirige un orchestre somptueux, un chœur magnifique à l’allemand parfait, et y fait montre d’une justesse des tempi et d’un rare sens des nuances. Toute la douce gravité de cette magnifique et si romantique musique est traduite avec l’élégance et la ligne qu’il y faut.

Le « Schiksalslied », « Nänie » et le « Gezang der Parzen » constituent une trilogie inspirée de l’antiquité gréco-romaine basée sur trois poèmes écrits respectivement par Hölderlin, Schiller et Goethe. Johannes Brahms aimait écrire pour les chœurs et a longtemps été un chef de chœur, apprécié bien que sévère, d’abord d’un ensemble de femmes à Hambourg, puis à Düsseldorf et enfin à Vienne où il fut, de 1872 à 1875, un des premiers directeurs du « Wiener Singverein ». Le « Schiksalslied » op. 54 fut créé à Karlsruhe en 1871 sous la direction d’Hermann Levi. Le climat de cette pièce évoque celui du « Requiem Allemand » notamment par son martèlement initial des timbales et certaines couleurs de l’écriture chorale. Il débute par une des plus belles mélodies de toute la musique chorale confiée aux alti. Mais quelques mesures plus loin à la fin du premier allegro et ce malgré la rivalité entre les 2 compositeurs, on entend aux cordes graves comme des échos du flamboyant et contemporain prélude du premier acte de la « Walkyrie » . Quant à « Nänie » op. 82, crée en décembre 1881 à Zurich avec très grand succès, il donne la part belle aux vents et surtout au hautbois notamment lors d’une introduction qui rappelle l’adagio du concerto de violon qui irritait tant le violoniste dédicataire Joachim et plus loin aux harpes. On y trouve à 2 reprises de délicats passages a cappella riches d’étonnantes modulations typiquement brahmsiennes. Quant au moins célèbre et rarement donné « Gezang der Parzen » op. 89, il est écrit pour 6 voix, les alti et basses étant divisées, et l’orchestre y est plus imposant avec un tuba, un contrebasson et un piccolo qui fait une étonnante apparition, pour une pièce plutôt sombre, à la toute fin de l’œuvre. Il fut créé en juillet 1982 à Bâle et Brahms en évoquant sa composition écrivait à son ami Theodor Billroth, le chirurgien viennois excellent violoniste avec lequel il jouait souvent « Cela te concerne aussi car on y travaille avec du filet et des ciseaux »…D’une grande complexité harmonique (Webern admirait particulièrement la coda finale) il fait par moment penser au Schoenberg des « Gurrelieder ».

Herbert Blomstedt a été invité pour la première fois par l’Orchestre de Paris en 1988 pour un programme Weber, Mendelssohn et Nielsen. Douze ans ont passés avant une seconde invitation en 2010 pour une cinquième symphonie de Bruckner qui a marqué les esprits. Depuis, c’est un des invités les plus réguliers de l’Orchestre de Paris qu’il a dirigé en 2012 dans deux programmes (Beethoven et Strauss, 8° symphonie de Bruckner) et en 2013 dans un programme Beethoven. En janvier 2014 il a dirigé pour la première fois le chœur de l’Orchestre de Paris dans la trilogie « Nänie », le « Schiksalslied » et le «Gezang der Parzen ».

Gilles Lesur 17/2/2014