10 jours à Salzbourg

La rue qui nous emmène de la maison natale de Mozart à la Maison des Festivals (Festpielhaus) s’appelle « Wiener Philharmoniker Strasse », en d’autres termes :   « rue de l’Orchestre Philharmonique de Vienne » Tout est dit : c’est bien cet orchestre magistral qui règne en maître sur le Festival de Salzburg ! Cet orchestre dont Karl Böhm disait qu’il commençait le travail là où il le terminait avec les autres !

Avec cet orchestre, les chefs n’ont qu’un rôle d’accompagnement, surtout dans « son » répertoire. C’est ce qu’ont l’intelligence de faire Christoph Eschenbach dans Don Giovanni, Franz Welser Most dans le Chevalier à la Rose et Daniele Gatti dans Le Trouvère. La dernière scène entre Don Giovanni et le Commandeur n’a jamais été aussi intense, accompagnant parfaitement la mise en scène particulièrement réussie de Sven-Eric Bechtoff , directeur de la programmation théâtre du festival. Dans le Chevalier à la Rose, on arrive à la quintessence de ce que peut faire un orchestre ! Il faudrait analyser ce que ces 110 musiciens ont absorbé dans leur biberon, tellement cette musique coule le plus naturellement possible, tellement leur respiration est commune, ce mouvement de valse qui ne se conclu jamais est un éternel recommencement ! C’est littéralement prodigieux … Franz Welser Most, originaire de Linz, semble lui-même porté par ce mouvement viennois qu’il épouse et qu’il tente parfois de contrôler pour rétablir l’équilibre avec le plateau. Dans le Trouvère, nous sommes dans une partition plus convenue, qui ne pose bien évidemment aucun problème à cette phalange ! C’est tout simplement parfait, du début à la fin sans que l’on puisse trouver à redire sur quoique ce soit. Mais nous n’avons pas parlé de Fierrabras cette curiosité Schubertienne. De cette œuvre, nous dirions de tout autre compositeur qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse … Mais chez Schubert, tôt disparu à l’âge de 32 ans, toutes ses œuvres sont des œuvres de jeunesse … Alors, disons qu’il n’a pas atteint avec l’opéra la maturité précoce dont ses symphonies, quatuors, lieder, sonates font preuve ! Mais force est de constater que le jugement de la musicologie est particulièrement injuste. Certes, le livret n’aide pas, mais il n’est pas plus ridicule et invraisemblable que celui du Trouvère ! Reste que nous n’avons pas l’impression d’entendre du Schubert, celui que nous connaissons … et alors ? A une époque où nous exhumons la moindre partition inconnue d’auteurs plus ou moins remarquables, les opéras de Schubert doivent trouver leur place car ils ont d’ores et déjà leur public comme l’ont montré les représentations Salzbourgeoises.

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Cette année a été l’occasion pour le festival de rendre un certain nombre d’hommages. A Claudio Abbado à qui la production de Fierrabras était dédiée (on lui doit l’un des rares enregistrements de cette œuvre), à Herbert Von Karajan disparu ici même il y a 25 ans et à Gérard Mortier directeur contesté du festival durant 10 éditions (1992-2001). Le mandat d’Alexander Pereira qui s’achève prématurément en raison du jeux de chaises musicales à rebondissement entre Paris, Milan et Salzbourg (*) semble sonner le retour du système Karajan : une équipe de chefs d’orchestre présents chaque année (Gatti, Welser-Most, Eschenbach) des productions consensuelles qui réalisent le tour de force de plaire à tout le monde, grâce à une lecture à plusieurs niveaux, et la permanence du star système qui braque les projecteurs médiatiques sur le festival. Comment expliquer cette distribution du clou de la programmation, nous voulons parler du Trouvère, sinon parce que ces mêmes « vedettes » (le duo Netrebko-Domingo) avaient chanté l’an passé en version concert Giovanna d’Arco de Verdi avec le tout jeune Ténor Francisco Melzi dans le rôle de  Charles VII. Mais que vient-il faire cette année dans le Trouvère ? Sinon donner la réplique, sans lui faire de l’ombre, à un Domingo plus que vieillissant qui a attendu la soirée télévisée pour plier bagage et se rendre à Los Angeles pour présider son concours de jeunes talents Operalia … Son remplaçant le jeune baryton polonais Artur Rucinski a été époustouflant et la représentation a gagné en crédibilité. Reste que Melzi est totalement dépassé par le rôle de Manrico, d’autant plus qu’il faut reconnaître qu’Anna Netrebko, après un premier air hésitant, est une soprano verdienne de premier ordre, elle est celle que l’a on attend dans ce répertoire. La mise en scène montre qu’il ne suffit pas de partir une bonne idée pour réussir un spectacle. L’action se déroule dans un musée. Fernando est un guide et le récit qui est le sien, le premier aria de l’opéra, est parfaitement crédible. Ensuite, les gardiens du musée qui se projettent dans les œuvres avec des allés et retours avec la réalité, tout ceci pourrait fonctionner si il y avait une vraie mise en scène. Or à la place, nous assistons à un défilé de tableaux sur la scène, comme le ferait votre fond d’écran sur votre ordinateur. Ce ballet de tableau ne peut servir de mise scène, il sert tout juste à occuper le temps et l’espace. Vraiment dommage.

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LE TROUVERE © Salzburger Festspiele / Forster

Comme déjà évoqué, la mise en scène de Don Giovanni est un succès. Don Giovanni est sans aucun doute l’opéra emblématique du Festival de Salzburg. Rappelons-nous qu’il fût le premier opéra joué au tout nouveau Festival en 1922 sous la baguette de Richard Strauss… Ce fût aussi avec cet Opéra que Karajan tira sa révérence du Festival en 1988 (il mourut à quelques jours de l’ouverture du festival 1989). Entre les deux, que de chefs prestigieux s’y sont essayé, le plus souvent avec succès comme on s’en doute en parcourant la liste : Bruno Walter de 1931 à 1937, Karl Böhm dès l’année suivante puis ensuite dans les années 70, Clemens Krauss, Hans Knappertsbusch durant les heures sombres de la guerre, puis Joseph Krips, Furtwängler, Mitropoulos avant que Karajan ne s’en arroge l’exclusivité durant les années 60 ! La liste des titulaires du rôle-titre est tout aussi impressionnante : Ezio Pinza, Hans Hotter, Tito Gobbi, Cesare Siepi, Nicolai Ghiaurov et Samuel Ramey pour la dernière édition karajanesque !

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DON GIOVANNI © Salzburger Festspiele / Michael Pöhn

Mais ce passé prestigieux ne fait pas peur aux nouvelles générations : Riccardo Mutti a repris la baguette de Karajan l’année qui a suivi sa disparition, dans la même production. Puis ce fut un tournant majeur avec la magnifique production que les parisiens ont lamentablement raté : Baremboïm / Chéreau suivie par un autre duo remarquable : Maazel / Ronconi avant le retour aux sources avec le mage Harnoncourt en 2002. La célébration de l’année Mozart en 2006, verra arriver la toute dernière génération : Daniel Harding, puis Bertrand de Billy et Yannick Nézet-Séguin pour les 2 dernières reprises.

C’est dire le poids qui pèse sur l’équipe Sven-Eric Bechtoff / Chritoph Eschenbach dont le Cosi Fan Tutte l’an dernier n’avait pas remporté tous les suffrages. Le pari est réussi dans son intégralité, si bien que les insuffisances vocales de certains protagonistes sont (presque) pardonnées … (on peut se demander les raisons qui ont conduit à ce casting, ou Zerlina se verrait plutôt en Donna Anna, et Leporello en Don Giovanni). Ce qui permet d’arriver à ce résultat, c’est que le jeu des chanteurs est réglé comme le serait celui de comédiens de théâtre. Nous sommes en permanence dans le feu de l’action et l’on sait combien il est intense dans Don Giovanni.

Pour les 2 œuvres en allemand, le Chevalier à la Rose et Fierrabras, on a fait appel à deux maîtres qui ont révolutionné le théâtre allemand en leur temps : Harry Kupfer et Peter Stein. Serait-ce l’effet de leurs cheveux blancs ? Leur travail est d’une sagesse fort appréciée du public, d’une grande beauté pour l’un comme pour l’autre, mais est-ce vraiment rendre service à un festival comme Salzburg dont le conformisme est consubstantiel à son public le plus huppé (et déjà fort avancé en âge) que d’aller dans ce sens parfaitement convenu et sans aucune aspérité ? Gérard Mortier avait très bien su bousculer ce petit monde. On en est loin désormais et c’est dommage !

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DER ROSENKAVALIER © Salzburger Festspiele / Monika Rittershaus

Le Chevalier à la Rose d’Harry Kupfer est prodigieusement beau, avec un dispositif scénique intelligent, qui arrive à concilier remarquablement les actions des 3 actes de l’ouvrage. Nous avons déjà parlé de la beauté de l’orchestre. Les voix sont peut-être un peu en deçà du reste de la production. Sophie Koch en Octavian nous a semblé crispée au 1er acte et fatiguée au second mais, fort heureusement, absolument parfaite dans le 3e. La maréchale de Krassimira Stoyanova nous a semblé distante (mais, c’est une prise de rôle) et la Sophie de Mojca Erdmann résolument moderne. Mais la très bonne surprise vient de Günther Groissböck, fabuleux baron Ochs comme nous n’en avions pas connu depuis Kurt Moll.

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FIERRABRAS © Salzburger Festspiele / Monika Rittershaus

hires-rosenkavalier_071Dans Fierrabras, Peter Stein nous plonge dans un livre de gravure en noir et blanc, l’histoire de France telle que le XIXe siècle l’a inventée … Et ça marche plutôt bien. Le plateau est homogène, avec un remarquable jeune ténor Français : Benjamin Bernheim.

Heureusement pour tout ce monde, la fraîcheur arriva là où nous ne l’attendions pas spécifiquement : la Cenerentola de Cécilia Bartoli déjà donnée lors du Festival de Pentecôte dont la « diva » en est la directrice ! Elle a fait appel à l’ensemble Matheus, impeccable sous la direction de son chef Jean-Christophe Spinozi et au metteur en scène Damiano Michieletto (**) qui nous offre un spectacle en tout point remarquable. Lui aussi part d’une bonne idée : don Magnifico est le propriétaire d’un snack de bas étage et Cenerentola passe son temps à nettoyer et balayer le restaurant. Le prince est une vedette du show biz (Prince est son nom de scène), le palais est une boîte de nuit (le palace) … tout ceci fonctionne à merveille, il se passe constamment quelque chose, c’est vivant, bref, c’est du Rossini !!! Et puis, il faut dire aussi que tous les interprètes sont exceptionnels avec pour nous la découverte de Javier Camarena, le nouveau ténor  mexicain qui est absolument prodigieux. Le public, décrit ci-dessus comme conservateur est conquis et fait un véritable triomphe au spectacle le plus moderne de la programmation.

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La Cenerentola © Salzburger Festspiele / Silvia Lelli

Salzburg, c’est également la rencontre entre de nombreux orchestres. Entre les deux séquences dont nous venons de parler, en quelques jours nous avons entendu 3 d’entre eux en 4 soirées.

Tout d’abord, à tout seigneur tout honneur, notre président d’honneur, Daniel Baremboim avec le West Estern Divan Orchestra, dans un second acte de Tristan et Isolde d’anthologie, encadré par le prélude et le Liebestood magnifiquement interprété par Waltraud Meier. Le lendemain, nous assistions à un second concert encore plus emblématique de cette aventure musicale et politique qui a vu se succéder lors de la première partie l’ouverture des noces de Figaro (en hommage au lieu) puis la création d’une œuvre de Ayal Adler, compositeur israélien, né à Jérusalem, suivie bien évidemment d’une œuvre d’un compositeur syrien, Kareem Rouston. Beaucoup de choses résident dans les symboles … Nous sommes là au cœur de la problématique soulevée par Daniel Baremboim : faire cohabiter des musiciens juifs et arabes au sein du même orchestre et qui maintenant jouent leurs propres musiques… La seconde partie regroupait l’ensemble des œuvres d’inspiration espagnole de Ravel qui se terminait donc par l’indispensable Boléro, avec lequel musiciens et public n’ont pas cherché à bouder leur plaisir et le bonheur d’être là. Jamais cette œuvre partit si loin dans le piano et jusqu’à la reprise du thème par les cordes, la direction du chef fut totalement immobile …. seuls ses yeux semblaient guider les instrumentistes qui tour à tour intervenaient au gré de la partition! Ce moment de confiance et de cohésion complète, symbole de cette expérience, ne pouvait se clore ainsi, si rapidement… Alors en parfaite connivence entre public et artistes, l’orchestre continua de jouer… à cinq reprises ! 4 extraits instrumentaux du Carmen de Bizet puis, l’orchestre ayant fait un séjour en Argentine, la soirée se termina sur un tango …

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© Salzburger Festspiele / Marco Borrelli / Lelli

Deux jours plus tard, le concert se voulait de facture plus traditionnelle avec à nouveau l’Orchestre Philharmonique de Vienne, s’il n’était dirigé par le jeune prodige Gustavo Dudamel dans un programme Richard Strauss avec une création de René Spaar. Pour terminer ce cycle, Christoph Eschenbach dirigeait sans partition le fabuleux orchestre des jeunes Gustav Malher dans la monumentale 7e symphonie de Bruckner. Un grand moment de musique. Cet orchestre, très féminisé, exactement à l’inverse du Philharmonique de Vienne, est un peu le grand frère du West Divan Orchestra puisqu’il avait été créé par Claudio Abbado en 1986 pour réunir les jeunes musiciens européens de l’Ouest et de l’Est de part et d’autre du rideau de fer. Un seul regret : que Dudamel ne soit pas venu avec son orchestre Simon Bolivar qui réunit les jeunes des quartiers défavorisés de Caracas : nous aurions eu l’occasion de réunir dans un même lieu ces 3 expériences d’exception !

* la nomination de Pereira à Milan en remplacement de Stéphane Lissner nommé à Paris a déplu à Salzburg : son mandat a été écourté ce qui permet à Lissner d’arriver 1 an plus tôt à la Bastille pour remplacer Nicolas Joël malade.

** Damiano Michieletto fera ses débuts à l’Opéra Bastille dans la nouvelle production du Barbier de Séville à partir du 19 septembre.

RETROUVEZ SUR ARTE LA DIFFUSION DU TROUVERE :

http://concert.arte.tv/fr/il-trovatore-de-verdi-au-festival-de-salzbourg