Une Pucelle d’Orléans incandescente…

Vous allez trouver ce titre facile mais comment résister ? Le Bolchoï et son directeur musical Tugan Sokhiev étaient ce vendredi soir à la Philharmonie de Paris, après un passage par Toulouse, pour une version de concert de « La Pucelle d’Orléans » de Piotr Illitch Tchaïkovski qui s’est avérée d’une tension et d’un niveau musical exceptionnels. De quoi vous réconcilier avec les opéras donnés en version de concert qui permettent de se consacrer à l’essentiel : la musique. Cette œuvre, rarement donnée, fait partie des quelques pièces musicales qui ont été inspirées par la vie de Jeanne D’arc. Mais on connait plus la « Jeanne d’Arc au bûcher » d’Honegger et Claudel et la « Giovanna d’Arco » de Verdi, récemment jouée à la Scala par Riccardo Chailly, que cette « Pucelle d’Orléans ». Du compositeur russe on entend plus volontiers « Eugène Onéguine » et « La Dame de Pique », chefs d’œuvre incontestables qui ont régulièrement, et à juste titre, les honneurs des grandes scènes d’opéra, notamment bientôt à Paris en ce qui concerne « Eugène Onéguine » qui sera donné prochainement avec l’éblouissant Peter Mattei dans le rôle titre. Le livret, écrit par le compositeur, est tiré de la pièce de Schiller qui prend quelques libertés avec la réalité historique, mais qu’importe !

Cette « Pucelle d’Orléans » s’est avérée ce soir là, elle aussi, un chef d’œuvre. Portée chaque seconde par la direction passionnée et précise de Tugan Sokhiev, elle révèle d’infinies beautés mélodiques, orchestrales et vocales ainsi que des scènes d’ensemble passionnantes. Et il faut bien dire que la musique russe, sans doute plus que d’autres, possède ce pouvoir de vous atteindre directement à l’âme. Et avouons-le, pendant les 2 heures et demie de cette Pucelle, les larmes n’étaient jamais très loin devant tant d’émotion, de beauté et de passion.

Le chœur et l’Orchestre du Théâtre du Bolchoï de Moscou sont admirables de bout en bout. En ce qui concerne le chœur, il n’y a pas de voix usées parmi ces 90 chanteurs qui impressionnent par leur niveau, leur puissance et leur discipline vocale (aucune voix ne dépasse) comme par leur tenue exemplaire sur scène. Les ténors sont lumineux, les basses impressionnantes, les soprani toniques et les alti tiennent leur place à part entière. Chapeau au chef de chœur Valery Borisov en fonction depuis 2003. Tugan Sokhiev nous confiait, en coulisse à l’issue de la représentation, qu’il avait donné cette Pucelle d’Orléans à Moscou pour sa prise de fonction au Bolchoï en 2014 avec 120 chanteurs. On n’ose imaginer le résultat !

L’orchestre du Bolchoï est lui aussi d’un niveau superlatif. Cordes chaudes et précises, des vents, notamment un hautbois miraculeux, qui chantent à tout moment, des cuivres qui sont précis et sonnants et l’ensemble toujours au service d’un jeu collectif emmené par Tugan Sokhiev avec un élan et un saisissant sens du théâtre. Quel chef d’opéra ! Les responsables moscovites ne se sont pas trompés en lui confiant la direction artistique de cette maison. On le savait depuis un Boris Godounov pour l’éternité donné à Pleyel et à Toulouse avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse en 2014 mais cela est une nouvelle fois confirmé ce soir.

De plus, Tugan Sokhiev a compris l’acoustique de la Philharmonie de Paris, encore parfois critiquée en ce qui concerne les voix, alors qu’elle n’a jamais semblée aussi exceptionnelle qu’en cette soirée. Tugan Sokhiev a notamment eu la bonne idée d’installer les solistes derrière l’orchestre de chaque coté du chœur et non devant l’orchestre comme on continue de le faire parfois à tort. Il est vrai que les voix des solistes du Bolchoï ne sont pas précisément petites mais elles inondent ici toute la Philharmonie de leur puissance avec un incroyable rayonnement. Il n’y a aucune faiblesse dans une distribution vraiment exceptionnelle, notamment la Jeanne d’Anna Smirnova à la projection inouïe, le Roi Charles VII du ténor Oleg Dolgov, si russe de timbre, en fait proche de celui d’un baryton, et le magnifique et passionné Lionel d’Igor Golovatenko. Mais toute la distribution était hors du commun. Et quand le grand orgue entre en scène et que des cuivres supplémentaires, en l’occurrence des trombones à l’incroyable pureté de son, installés en haut de l’arrière scène se mettent à jouer un véritable choral, la jubilation devient totale.

Vous l’avez compris, l’artisan premier de cette exceptionnelle réussite était bien Tugan Sokhiev dont la direction exceptionnelle porte cette œuvre vers ce qu’elle est : un autre chef d’œuvre de Tchaïkovski. Il aime cette œuvre, cela se sent à chaque seconde de son interprétation, et comme tout grand chef il parvient à communiquer sa passion de l’œuvre qu’il dirige. A ma question ‘Y aura-t-il un enregistrement ? » il répondra « Non, ce n’est pas prévu ». Seul tout petit bémol d’une soirée à marquer d’une…pierre rouge !

Gilles Lesur, 19 mars 2017

Philharmonie de Paris, 17 mars 2017

Orchestre et Chœur du Théâtre Bolchoï de Russie (chef de choeur : Valery Borisov), direction : Tugan Sokhiev

Anna Smirnova, Jeanne d’Arc, Oleg Dolgov, Roi Charles VII, Bogdan Volkov, Raymond, Anna Nechaeva, Agnès Sorel, Andrii Goniukov, Dunois, Stanislav Trofimov, L’Archevêque, Petr Migunov, Thibaut d’Arc, Igor Golovatenko, Lionel, Nikolay Kazanskiy, Bertrand, Andrii Kymach, Le Soldat, Marta Danusevich, L’Ange